Par Eric REEVES.
L’ONU NE DOIT PAS RENONCER À L’ENVOI DE TROUPES AU DARFOUR !
La semaine
dernière Jean-Marie Guéhenno, secrétaire
général adjoint de l’ONU aux opérations
de maintien de la paix, a évoqué la perspective
effrayante que le projet d’envoi de forces de maintien de la
paix au Darfour avorte, pour cause d’obstruction de la part
du régime de Khartoum. Guéhenno a
déclaré qu’à cause des actions de
Khartoum, le moment allait vite venir où les membres du
Conseil de sécurité de l’ONU devront se poser
une question critique : « Allons-nous procéder au
déploiement d’une force qui ne changera rien à
la situation, qui n’aura pas la capacité de se
défendre, avec le risque d’une humiliation pour le
Conseil de sécurité et pour l’ONU et d’un
échec tragique pour les gens du Darfour ?
»
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La réponse est contenue dans la
question, évidemment. En privé, Guéhenno et
d’autres hauts responsables de l’ONU font un tableau
encore plus sombre d’une mission qui s’est
déjà largement effondrée et qui est
très en deçà des exigences d’un
déploiement.
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Il est certain que la mission « hybride » Nations
unies-Union africaine au Darfour (MINUAD), qui est sans
précédent, a été grandement compromise
par le refus, de la part des nations qui en avaient la
capacité militaire, de fournir la vingtaine
d’hélicoptères tactiques ou de transport
nécessaires, au minimum, aux opérations de
sécurité et de protection au Darfour. Pas un seul
pays de l’OTAN n’a offert ne serait-ce qu’un
hélicoptère. Ce qui, hélas, ne donne que trop
la mesure exacte du degré de préoccupation pour le
Darfour de ceux-là mêmes dont les discours ont
été les plus excessifs. Mais c’est
l’obstination effrontée du régime de Khartoum
qui a créé la très grave menace que les
habitants du Darfour soient laissés sans la moindre
protection, et que les opérations humanitaires soient
amenées à être suspendues dans toute la
région. L’ONU estime qu’en ce moment, 4,2
millions de personnes ont besoin d’une assistance
humanitaire.
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Naturellement, l’obstination de Khartoum est manifeste depuis
longtemps. Quatre mois après que le Conseil de
Sécurité a autorisé l’actuelle
opération de soutien à la paix au Darfour par la
résolution 1769, et quinze mois après une
résolution précédente votée par le
Conseil de sécurité autorisant une opération
similaire, Khartoum continue à faire obstruction à la
liste des pays censés fournir des militaires, des policiers,
des équipes d’ingénieurs et des unités
médicales que l’ONU/UA a proposée. Khartoum
refuse d’accorder le droit d’atterrir à des
avions gros porteurs ou l’autorisation d’effectuer des
vols de nuit (essentiels aussi bien pour la protection des civils
que pour les évacuations sanitaires). Il refuse
d’accorder un accès adapté à Port Soudan
ou le déchargement accéléré
d’équipements dans ce même lieu. Et il refuse
d’accorder des droits sur la terre et l’eau dans la
région aride du Darfour.
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Quelle seront les conséquences d’une décision
onusienne de faire avorter la MINUAD ?
Une catastrophe absolue. La mission envoyée par l’Union africaine au Darfour, excessivement faible, sous-équipée en hommes et en ressources, va s’effondrer totalement. Actuellement cette force très démoralisée fonctionne à peine et essaie simplement de tenir jusqu’au 31 décembre 2007, date à laquelle elle est censée être incorporée dans la MINUAD sous les auspices de l’ONU. Mais compte tenu de l’obstruction systématique de Khartoum, ce transfert sera au mieux symbolique : il y aura peut-être les auspices de l’ONU mais aucun déploiement important de troupes ou de ressources de l’ONU. Et dès qu’il sera évident qu’aucune MINUAD significative ne se déploiera, les nations africaines retireront rapidement leurs troupes qui ont déjà subi un nombre inadmissible de pertes.
De ce fait il ne restera plus aucune force
de protection pour les civils ou pour les humanitaires.
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En janvier dernier, les organisations humanitaires ont dit
clairement qu’elles avaient atteint l’extrême
limite tolérable de l’insécurité. Une
lettre ouverte a été envoyée par un groupes de
six ONG respectées. Une autre lettre ouverte a
été adressée par la totalité des 14
organisations humanitaires en opération au Darfour, y
compris l’Unicef et le Programme alimentaire mondial. Aucune
opération humanitaire montée par l’ONU
n’avait auparavant publié un avertissement aussi clair
et public d’un effondrement imminent. Ces organisations ont
tenu bon dans l’espoir que l’ONU finirait par leur
fournir une protection ainsi qu’aux civils au service
desquels elles se sont mises si courageusement. Si leurs
espérances sont déçues, elles partiront, et
une situation déjà insupportable va rapidement
dégénérer en anarchie.
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Sans une présence internationale – assurée par
l’ONU, l’UA ou par des organisations d’aide
internationales – il n’y aura plus rien pour exercer
une contrainte sur Khartoum ou les rebelles ou les divers
éléments armés et les bandits qui contribuent
tellement à l’insécurité actuelle. Les
confrontations entre les forces armées de Khartoum, y
compris ses alliées les milices janjawids, et les camps pour
personnes déplacées, vont vraisemblablement
connaître une escalade et risquent de se transformer en
batailles rangées. Khartoum est susceptible d’utiliser
ses bombardiers Antonov et ses hélicoptères de combat
au cours de telles batailles, ce qui signifie à coup
sûr un nombre de pertes civiles hors de toute proportion
à l’intérieur et aux alentours des 200
camps.
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Il est intolérable que la communauté internationale
semble prête à accepter une destruction humaine
cataclysmique. Il est incontestable que la MINUAD est mal
conçue, a une structure de commandement et de contrôle
ambiguë, et dépend trop de nations africaines
incapables de fournir un nombre adéquat de soldats et de
policiers bien équipés et autonomes conformes aux
standards de l’ONU. La nature hybride de la mission
était elle-même une concession mal calculée
faite à Khartoum, dans le sillage de son refus de respecter
la précédente résolution de l’ONU
autorisant l’usage de la force au Darfour, la
résolution 1706 du 31 août 2006.
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Mais la MINUAD est aujourd’hui la seule flèche restant
dans le carquois : il n’y a aucune autre force à
l’horizon, aucun autre moyen de protéger les civils et
les humanitaires. Si les nations de l’OTAN ne sont pas
préparées à fournir les 24
hélicoptères dont a besoin la mission de l’ONU,
il n’y a guère de chance qu’elles participent
à une quelconque intervention non consensuelle au Darfour ou
qu’elle fournissent du matériel, intervention qui dans
tous les cas sera une entreprise logistique et militaire
d’une difficulté cauchemardesque.
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Il faut que la MINUAD réussisse. Sinon, la seule question
qui se posera sera de savoir combien de temps il restera avant que
le Darfour glisse vers une destruction cataclysmique, sans aucun
moyen d’arrêter la glissade. C’est la le choix
difficile qui se présente à la communauté
internationale : est-elle prête à voir la MINUAD
échouer, ou va-t-elle rassembler ses ressources et exercer
une pression sur Khartoum, deux conditions capitales pour le
succès de la MINUAD ?
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Le secrétaire général et le secrétaire
général adjoint de l’ONU aux opérations
de maintien de la paix devraient envoyer des lettres ouvertes
individuelles à toutes les nations du monde ayant une
capacité militaire, demandant pourquoi elles ne fournissent
pas au moins l’un des hélicoptères
nécessaires. Les opinions publiques devraient adresser des
demandes explicites à leurs gouvernements, surtout ceux des
pays qui possèdent une quantité suffisante
d’équipements comme ces indispensables
hélicoptères : les USA, le Royaume-Uni, la France,
l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Afrique du Sud et
l’Inde.
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Mais encore une fois, le plus grand problème, et donc la
tâche la plus importante, c’est d’exercer des
pressions suffisantes sur Khartoum pour mettre fin à ses
pratiques d’obstruction. A cet égard, c’est la
Chine qui est l’acteur clé, étant largement
reconnue –
y compris au sein des départements
politiques de l’ONU–comme ayant une influence sans pareille sur
le régime du Front national islamique (Parti national du
Congrès). La Chine est la seule parmi les grandes puissances
qui puisse demander à Khartoum (même si cela se passe,
à n’en pas douter, à huis clos), que cesse la
vaste campagne destinée à mettre la MINUAD au point
mort et au bout du compte à l’éviscérer.
Et pourtant, un haut responsable bien placé de l’ONU
m’a récemment dit qu’il y avait consensus dans
l’institution internationale pour considérer que
l’appui de la Chine à l’intransigeance de
Khartoum n’avait pas diminué mais s’était
au contraire accru. A la suite d’une campagne de relations
publiques brève mais apparemment fructueuse, Pékin a
à l’évidence décidé qu’il
peut reprendre son soutien sans réserve apporté
à toutes les décisions prises par le régime du
FNI, quelles qu’en soient les conséquences pour la
population du Darfour.
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Ou bien cela change, ou il n’y a aucune chance que Khartoum
soit ébranlé par d’autres acteurs. Ceci,
à son tour, oblige des nations comme l’Allemagne, la
France, les USA et le Royaume-Uni à utiliser
l’influence considérable dont elles disposent et qui
découle des relations bilatérales que chacune
entretient avec Pékin, en vue de pousser la Chine à
agir. Actuellement, ces quatre puissances occidentales majeures ont
relégué le Darfour au troisième et même
au quatrième plan dans leurs relations bilatérales.
La France et l’Allemagne semblent plus
préoccupées par les relations commerciales avec la
Chine que par le Darfour, malgré les discours fermes
d’Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy. Le Royaume-Uni sous le
gouvernement de Gordon Brown semble aller à la dérive
après des années de discours creux de la part du
gouvernement Blair. Et les USA placent Taiwan, la Corée du
Nord, l’Iran, le commerce et le terrorisme internationale
loin, très loin devant la moindre préoccupation
concernant le Darfour. Là encore, la société
civile doit jouer un rôle clé en demandant que la
Chine, rendue vulnérable par les Jeux olympiques de 2008,
soit très vivement encouragée à faire usage de
sa grande influence sur Khartoum pour changer le comportement du
régime.
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On en est loin. Mais la protection de la population du Darfour
devient une chose chaque jour plus improbable, et nous sommes
à un moment de bascule. Le mot d’ordre essentiel,
c’est « urgence » : il nous reste seulement
quelques jours ou quelques semaines avant de laisser se
déclencher des événements qui verront des
centaines et des centaines de milliers de gens
mourir.
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